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Anne SALMON (1963-2025)

Anne Salmon, une pensée vivante

Jean-Louis Laville

Anne Salmon (1963-2025), membre de l’AISLF, a participé au Comité de recherche Sociologie économique (CR27), puis en est devenue coresponsable et référente à partir de 2012.
Elle y a poursuivi ses travaux de sociologie critique des rapports entre éthique et capitalisme (Éthique et ordre économique - Une entreprise de séduction en 2002, Moraliser la capitalisme ? en 2009, tous deux chez Cnrs éditions). L’éthique d’entreprise, la responsabilité sociale et environnementale, les chartes ou codes déontologiques ne manifestent pas la conversion vertueuse d’un patronat devenu conscient des inégalités et des menaces qui pèsent sur l’humanité. Ces dispositifs ne sont pas non plus la réaction obligée des décideurs à une pression exercée par des forces actives dans la société civile. Leur ambition est toute autre : ils visent l’acceptation de l’ordre économique et plaident pour des régulations volontaires et privées se substituant aux régulations publiques. C’est en cela que cette vogue éthique est articulée au néolibéralisme, même si, parmi ses théoriciens, les positions divergent entre les partisans d’une concurrence « pure » et les adeptes d’un couplage de celles-ci avec la philanthropie. Le néolibéralisme ne se résume donc pas, contrairement à ce que l’on croit souvent, à un ensemble de préconisations économiques, il articule étroitement deux registres.

  1. Au niveau politique, il vise non seulement une redéfinition du rôle de l’État, mais aussi un affaiblissement de tous les regroupements populaires qui peuvent, par leur action dans l’espace public, contester la limitation de la démocratie.
  2. Au niveau économique, il vise l’institution de la société de marché, c’est-à-dire l’extension du marché, par le transfert croissant des activités publiques ou non lucratives vers le secteur marchand.
    Le dogmatisme de ce projet se révèle entre autres dans la haine de la sociologie comme vectrice de ce que les auteurs néolibéraux appellent le mirage de la justice sociale et de la solidarité. De telles allégations suscitent des résistances et des répliques dont l’ouvrage Associations et action publique (2015, Desclée de Brouwer), largement inspiré des communications du CR27, témoigne.

En effet, Anne Salmon combine la critique avec une dimension possibiliste au sens d’Hirschman. Son œuvre n’a pas seulement été pionnière dans la mise au jour de dérives instrumentalisant l’éthique (voir aussi Alerte éthique dans l’action sociale, 2023, Erès), elle souligne également l’ouverture du champ des possibles grâce à des contre-mouvements au sens de Polanyi.
Ces contre-mouvements sont pratiques d’où l’attention portée aux associations mais aussi aux syndicats (Le travail sous haute tension : risques industriels et perspectives syndicales dans le secteur de l’énergie, 2011, Desclée de Brouwer) et à une myriade d’interventions sociales (Pour un travail social indiscipliné, 2022, Erès) qui constitue autant d’espaces où peuvent se dessiner des regains démocratiques. Même s’ils sont modestes, ils ne peuvent être méprisés et méritent d’être repérés, visibilisés et analysés y compris dans toutes leurs ambiguïtés.
Les contre-mouvements sont aussi théoriques d’où le dialogue avec des apports partageant la priorité accordée à la démocratie, sur le délibéralisme et l’espace public d’Habermas à Fraser, sur la problématique du commun d’Ostrom à Dardot et Laval, sur le pluralisme sociologique de Mauss à Burawoy.
Les contre-mouvements résident enfin dans l’articulation entre théorie et pratique. L’approfondissement socio-historique, destiné à situer les mobilisations contemporaines par rapport aux éthiques progressiste et protestante et à préciser les différences entre libéralisme et néolibéralisme, débouche sur une interrogation plus épistémologique (Imaginaire scientifique et modernité ordinaire. Une histoire de l’électricité, 2018, ISTe, éditions ; De l’agir sur à l’agir avec. Défis socio-écologiques, association des savoirs et recherches participatives, 2025, Erès). Le caractère élitiste de la science classique, inhérent à sa « quête de certitude », pour reprendre les termes de Dewey, s’est traduit par la prévalence de la théorie sur l’expérience et par l’invalidation des savoirs ordinaires et populaires, renvoyés à des croyances. C’est pour d’autres relations entre pratiques et conceptualisations que plaident des sciences émergentes inspirées par des approches comme celle de l’école de Copenhague en physique ou de Feyerabend en philosophie. Divers courants pragmatistes, féministes ou relevant des épistémologies du Sud fournissent en outre des arguments pour que la Science cède la place à des sciences situées, contextualisée intégrant dans leur démarche de connaissance des savoirs expérientiels et académiques.
En cela, la sociodiversité est aussi nécessaire que la biodiversité comme l’écrit Anne dans un ouvrage d’une grande actualité : Les nouveaux empires. Fin de la démocratie ?, 2011, Cnrs éditions. C’est pourquoi sa pensée marquée par le respect du vivant (Éloge des jardins. Éthique de la nature et intervention de l’homme, 2019, Le Bord de l’eau) est vivante.
Jean-Louis Laville


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