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Mémoire

Gilbert MUBANGI BET’UKANI (1961-2020)

Gilbert Mubangi Bet’ukany, un sociologue qui croyait en l’efficacité de la sociologie

Monique Hirschhorn

Né en 1961 en République démocratique du Congo, ayant perdu son père et vivant avec sa mère, le jeune Gilbert manifesta très tôt de remarquables capacités intellectuelles au point de retenir l’intérêt des enseignants de l’établissement catholique où il suivait sa scolarité. Ces derniers virent tout de suite en lui un futur prêtre et, il faut oser le dire, sans se soucier de savoir s’il avait une quelconque vocation, l’engagèrent dans cette voie. Difficile pour l’enfant de résister à ce projet qui reçut l’accord enthousiaste de sa mère. Grâce à cette église qui l’avait choisi, mais qu’il n’avait pas choisie, il entra au grand séminaire où il fit des études de philosophie et de théologie, et put, des années plus tard, lorsqu’il vint en Belgique et bénéficia du soutien d’un ami belge, s’inscrire à l’Université catholique de Louvain-la-Neuve, obtenir un master en communication des organisations et soutenir une thèse.

Si la prêtrise n’avait pas été un choix, la sociologie, dont la découverte passe entre autres par une rencontre décisive avec Renaud Sainsaulieu, le sera. Et c’est ce dernier qui le conforte dans son choix de prendre comme objet de recherche les mutations qui affectaient alors l’église catholique congolaise. Mutations que Gilbert Mubangi avait pu observer de fort près, en particulier, lorsqu’il avait été de 1989 à 1990, directeur et formateur au Centre de formation des animateurs pastoraux de Bumba dans la paroisse d’Isingu.

Le modèle colonial inventé par les missionnaires dans lequel les paroisses s’autofinançaient grâce à l’attribution d’un cheptel bovin et de terres, et qui permettait aux prêtres vivant en communauté de bénéficier d’un per diem, d’argent de poche et d’un pécule des vacances, et lorsqu’ils étaient affectés à la pastorale (visites des villages) d’un moyen de déplacement (voiture 4 x 4 ou moto), et d’un fond d’itinérance pour couvrir les frais en carburant, l’entretien des véhicules et d’autres dépenses d’ordre pastoral, était, faute de ressources, en train de s’effondrer laissant les prêtres désemparés. Même si un mouvement d’africanisation de l’église du Congo initié par le Cardinal Malula avait donné dans la gouvernance de l’église une place importante aux Bakambi, des laïcs reconnus pour leur foi chrétienne, et avait permis à quelques prêtres d’exercer en plus de leur ministère d’autres professions (avocat, médecin, ingénieur, enseignant…), la plupart des jeunes prêtres qui pensaient en accédant à la prêtrise avoir des conditions de vie faciles, se trouvaient en grande difficulté.

Dans une enquête menée à partir d’entretiens et d’observations, Gilbert Mubangi essaie de mettre en évidence la manière dont ils s’adaptent à cette nouvelle situation et identifie trois logiques : une logique communautaire, une logique revendicative, une logique de sortie de la dépendance. La première consiste à chercher à se faire protéger par le groupe, « le cartel social », auquel on appartient et, en cela, le comportement des jeunes prêtres n’est pas différent de celui des autres Congolais qui vivent les mêmes situations de crise dans les entreprises publiques et privées. Avec l’aide de leurs ressortissants se trouvant à l’étranger, les cartels parviennent en effet à rémunérer les prêtres pour les messes qu’ils célèbrent, à prendre en charge la poursuite de leurs études, à améliorer leur vie quotidienne. La deuxième logique est revendicative. Devant la dégradation de la situation socio-économique et politique du Congo, les jeunes prêtres, nés après l’Indépendance du pays, aspirent à plus de liberté, d’égalité et de justice sociale, et expriment leur malaise par des sit-in prolongés à la procure de Kikwit comme à la maison diocésaine de Kinshasa ainsi que par leur refus d’assumer le rôle du curé ou du vicaire tel que défini par les missionnaires. La troisième logique enfin est le choix de sortir de la dépendance, une prise de distance qui conduit à ne compter que sur soi pour surmonter les difficultés quotidiennes.

Une recherche dont l’intérêt va bien au-delà de son objet. Pour Gilbert Mubangi, la crise que connaissait l’église catholique renvoyait en effet à une crise générale des institutions héritées de la période coloniale ainsi qu’à la destruction des formes traditionnelles de culture. À travers les comportements de ces prêtres, c’était une nouvelle Afrique qui était en train de construire, une Afrique des individus, dans laquelle, écrira-t-il : « tout le monde est devenu stratège c’est-à-dire capable d’alliances souvent peu durables, de calculs, d’esprit de risque et d’envie d’autonomie ». En 2005, il lui avait consacré un livre, Système social et stratégies d’acteurs en Afrique, dont il disait, dans un texte, publié dans les actes du colloque publié en 2019 en hommage à Georges Balandier, Retour aux Brazzavilles noires, qu’il se situait dans le prolongement des analyses que développait déjà Georges Balandier en 1955 dans sa Sociologie des Brazzavilles noires, dans cet effort pour penser des sociétés en mutation.

Entre le moment où il soutint sa thèse (2004) et celui où il nous a quittés, il fit une brillante carrière académique, en devenant, dès 2005 professeur à l’Université de Kinshasa, directeur du département des sciences de l’information et de la communication de 2010 à 2013, et en créant le Centre de recherche en sciences sociales, organisation et médias (CRESSOM), en ne cessant de participer à des colloques et de publier. Et, fidèle à la conception durkheimienne d’une sociologie qui ne doit pas être uniquement spéculative, mais qui doit aussi s’efforcer de résoudre des problèmes pratiques, il décida en 2017 de créer un master 2 en communication de la santé (Promotion de la santé et prévention). Partant du constat que dans l’état de délabrement du système de santé en RDC, la prévention était la seule voie possible et il était essentiel, si l’on voulait être entendu des populations, de ne pas laisser ce registre uniquement aux organisations internationales, il avait choisi de créer un nouveau métier, en formant sur place des ingénieurs de santé publique ayant à la fois une formation médicale et une formation sociologique. Ce projet novateur avait tout de suite reçu le soutien de l’École des hautes études en publique de Rennes. Mais Gilbert Mubangi qui avait choisi pour donner une légitimité et une visibilité forte à son diplôme de le créer au sein de l’École de santé publique de Kinshasa se heurta à de multiples difficultés. Le directeur accepta, mais son successeur refusa. Il se tourna ensuite vers l’université protestante du Congo, puis vers sa propre université, rencontrant là encore beaucoup d’obstacles avant d’obtenir l’accord de la Faculté et l’habilitation du Ministère. Et c’est au moment même où il venait enfin d’atteindre son but, qu’il tomba malade.

Dans le journal de l’université où son décès a été annoncé, le journaliste a écrit « c’est un baobab scientifique qui disparait ». Cette comparaison de l’homme discret et réservé qu’était Gilbert Mubangi avec l’un de ces grands arbres isolés dans la savane peut surprendre. Mais à y réfléchir, elle est juste et émouvante. Comme le baobab qui est, on le sait, pour les populations africaines un arbre de vie, Gilbert Mubangi portait seul ou presque seul son projet de master. Et, comme le baobab, cet isolement ne l’affaiblissait pas, mais inspirait le respect devant son intelligence, sa générosité, sa ténacité. Il apparaissait indestructible et sa mort n’en est que plus difficile à accepter.

Faut-il dire de surcroît qu’il disparait au moment où nous avions le plus besoin d’initiative comme la sienne, qu’en ces temps de pandémie le projet, auquel il consacrait tous ses efforts, ne vaut pas uniquement pour l’Afrique, mais aussi pour les pays occidentaux, que nous avons besoin partout de développer la prévention en mettant en place des moyens adéquats de communication, qu’enfin l’ami attentif et fidèle qu’était Gilbert Mubangi nous manque déjà.

Nous ne l’oublierons pas.


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