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Christophe BESLAY (1957-2022)

Christophe Beslay : le choix du métier de sociologue

Monique Hirschhorn

Lorsque l’on parle du métier de sociologue, on pense inévitablement au livre d’épistémologie et de méthodologie publié en 1968 par Pierre Bourdieu, Jean-Claude Chamboredon, Jean-Claude Passeron [1] et l’on oublie que la sociologie peut être aussi un métier au sens le plus courant du terme, que tous les sociologues ne sont pas des chercheurs ou des enseignants-chercheurs, que l’on peut aussi exercer la sociologie en libéral. Ce que fit Christophe Beslay en créant en 1986, à Toulouse le Bureau d’études sociologiques Christophe Beslay (BESCB) et en se donnant comme objet les transitions environnementales et énergétiques notamment dans le secteur du bâtiment.

Ce choix de faire de la sociologie un métier n’a pas été, il convient de le souligner, un choix par défaut, mais celui d’apporter en tant que sociologue expérimenté (Christophe Beslay était chercheur associé au CERTOP depuis 1984) une contribution sociologique à la mise en place de nouveaux projets, comme le montrent ses dernières études faites en partenariat avec Romain Gournet (entré en 2007 au BESCB) en 2018-2021 sur l’assistance à maîtrise d’ouvrage en qualité environnementale pour la ville de Lille ; en 2017-2022 sur le modèle économique et social d’habitat contributif par les énergies naturelles pour Pas-de-Calais-Habitat. Son apport dans ce domaine a été considérable, car il a su donner une visibilité aux études réalisées par le BESCP par des publications dans différentes revues ainsi qu’en organisant en 2012 avec Marie-Christine Zelem les premières Journées internationales de sociologie de l’énergie. Il a en particulier montré que l’occupant d’un logement n’est pas nécessairement passif, qu’il est capable développer des stratégies pour atteindre le niveau de confort qui lui convient, mais que sa volonté de maîtrise est en tension avec le désir de ne s’occuper de rien. On ne s’étonnera donc pas que lui ait été décerné en 2014 pour l’ensemble de ses travaux le prix André Missenard de l’Association des ingénieurs en génie climatique.

Mais, dans les années 1990, à un moment où la question de la professionnalisation des études de sociologie se posait avec acuité, une autre carrière s’est ouverte à lui, celle de maître de conférences associé à l’université de Toulouse-le Mirail, qui deviendra en 2014 l’université Toulouse Jean Jaurès (UT2J). Il va alors de 1993 à 2018 s’investir dans l’enseignement à Toulouse ainsi que dans des universités étrangères (Hanoï, Ouagadougou, Tunis) et ira même jusqu’à assumer des responsabilités scientifiques et administratives (co-responsabilité de master, direction adjointe du département). Dans la logique de sa double activité de professionnel et d’enseignant, il prendra de 2004 à 2016 la responsabilité du comité de recherche de l’AISLF « Sociologies professionnelles » (CR16), organisant de nombreux colloques et orientant celui-ci vers les questions relatives à la professionnalisation des formations et l’enjeu que constitue la reconnaissance de la sociologie professionnelle, puis à partir de 2017 la présidence de l’Association toulousaine pour le développement des études et des recherches en sociologie, une présidence qu’il a assumée aussi longtemps que possible avant de la transmettre à Odile Saint-Raymond.

Ce parcours exemplaire prouve donc qu’il est possible d’être reconnu en tant que sociologue professionnel en dehors de l’université comme à l’intérieur de l’université. Toutefois cette réussite, qu’il devait à la formation intellectuelle acquise en travaillant sous la direction d’Yvette Lucas au CERTOP et à la force de son investissement, ne l’a pas empêché de regarder avec lucidité l’évolution de l’université et d’être inquiet quant à l’avenir de la sociologie tel qu’il la concevait, les nouvelles formations de sociologues accordant de moins en moins de place à la professionnalisation de ceux-ci.

Mais ce portrait serait incomplet s’il ne rendait pas aussi hommage à l’homme dont la modestie cachait une très grande intelligence, fort cultivé et plein d’humour, avec une grande capacité d’écoute, et qui, par souci de préserver ceux et celles qu’il aimait, restait si discret sur l’épreuve que lui imposait la maladie. C’est une grande chance que de l’avoir connu et encore plus d’avoir travaillé avec lui, et qu’il ait rejoint notre association. Nous ne l’oublierons pas.

[1Le métier de sociologue, Paris, EHESS, 1968.


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