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Mémoire

Michel CROZIER (1922-2013)

Michel Crozier : un « passeur »

Geneviève Dahan-Seltzer

Ce texte se veut un hommage à Michel Crozier et à l’équipe pédagogique (Renaud Sainsaulieu, Jean Daniel Reynaud, Henri Mendras et d’autres) avec laquelle il a fondé l’ADSSA - Association pour le Développement des Sciences Sociales Appliquées - qui est devenu un DEA de sociologie lorsque Michel Crozier a été nommé professeur à Sciences Po. J’ai suivi ce cycle en 1977 après une formation littéraire et une expérience professionnelle en Formation d’adultes au CEFI et au CESI. Ce fut une bifurcation heureuse dans ma trajectoire professionnelle et c’est là que je suis devenue « sociologue ». À la fin du cycle en 1978 je suis entrée comme chercheur dans le Laboratoire de Renaud Sainsaulieu : le CSO MACI (Centre de Sociologie des Organisations : Modes d’Action et de Création Institutionnelle), l’aventure s’est poursuivie dans d’autres laboratoires et lieux d’enseignement. L’originalité à mes yeux de Michel Crozier par rapport aux sociologues de sa génération a été d’être un « passeur », qui vous emmène d’une rive à l’autre, qui vous fait traverser les frontières professionnelles et culturelles, sans doute parce qu’il était très sensible à la position qu’il a lui-même identifiée du marginal-sécant, de celui qui est à la fois dedans et dehors.

Passeur entre la sociologie et le monde professionnel
La démarche de Michel Crozier visait à transmettre des connaissances et des modes de raisonnement à des professionnels venus de l’entreprise ou du monde associatif et qui ressentaient un « besoin de sociologie ». Une pédagogie innovante pour l’époque était mise en œuvre. Nos cours étaient interactifs, le travail de recherche se faisait en groupe, ce qui facilitait l’apprentissage de la posture d’écoute et du débat, et l’enquête de terrain était le lieu incontournable de l’apprentissage des méthodes et de la mise en œuvre de la théorie. Enseignante dans le master de Sciences Po « Sociologie de l’entreprise et stratégie de changement » j’ai pu à mon tour vérifier la pertinence de cette démarche.

Passeur entre « l’acteur et le système »
C’est à travers cet ouvrage, publié en 1977, que Michel Crozier et Ehrard Friedberg ont proposé pour analyser le fonctionnement des organisations de prendre compte à la fois l’acteur et le système. Ce cadre théorique n’a en rien perdu de son intérêt surtout dans le contexte actuel où les organisations sont confrontées non plus seulement à des changements mais à un mouvement permanent (Norbert Alter). Edgar Morin souligne en parlant de Michel Crozier que « son apport a été de montrer comment les acteurs peuvent changer le système ou en sont victimes ». La théorie permet en effet d’identifier les relations de pouvoir qui se constituent autour des zones d’incertitude, et d’offrir aux acteurs des marges de manœuvre et des possibilités de régulation. Par la suite Renaud Sainsaulieu a ajouté à l’analyse stratégique un autre volet fondamental : l’analyse culturelle qui prend en compte les cultures et les identités au travail et la question du sujet derrière l’acteur.

Passeur entre la théorie et la pratique
Dans son discours d’entrée à l’Académie des sciences morales et politiques, Michel Crozier a résumé par trois verbes le sens de son travail : « écouter, comprendre, agir » et le rôle du sociologue qui est de restituer aux acteurs ce qu’il a compris pour leur permettre d’en tirer parti. C’est ainsi que se développera dans les équipes du CSO de Michel Crozier comme dans le CSO-MACI puis le LSCI (Laboratoire de Sociologie du Changement des Institutions) de Renaud Sainsaulieu une conception de l’intervention sociologique au service des acteurs sociaux. Michel Crozier l’a réalisée en intervenant dans les entreprises, en s’engageant au sein du Club Jean-Moulin et en travaillant sur la réforme de l’État.

Passeur entre la France et le nouveau monde
Michel Crozier, comme d’ailleurs Renaud Sainsaulieu et beaucoup de sociologues de leur génération, avaient étudié aux États-Unis et mené des enquêtes à l’étranger : Pologne, Bulgarie, URSS, Chine et leurs analyses étaient marquées par cette expérience de l’altérité qui leur permettait d’échapper à l’ethnocentrisme et d’être réceptifs à des théories et à des analyses venues d’ailleurs.


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