AISLF

Mémoire

Présentation

La rubrique « Mémoire » accueille des témoignages sur les membres disparus du Bureau de l’AISLF et sur les membres éminents de l’association (par exemple ceux qui sont intervenus comme grands conférenciers dans ses Congrès) afin d’entretenir leur souvenir et de souligner leur apport à notre réseau.

Mémoire

Georges BALANDIER

Georges Balandier : un chercheur à la poursuite de l’inédit et de l’incertain

L’œuvre de notre ami et collègue Georges Balandier a grandement contribué à renouveler le champ de l’anthropologie, en particulier en ce qui a trait aux études africaines et à l’analyse du sous-développement et de la situation coloniale. À la suite de sa belle monographie intitulée Sociologie des Brazzavilles noires, et aussi de son ouvrage Sociologie actuelle de l’Afrique Noire, Balandier propose une lecture novatrice des sociétés « autres », celles soumises au regard anthropologique. D’abord, en accordant une grande attention aux changements qui traversent et que produisent ces dernières, aux temps sociaux et aux temporalités qui les travaillent, aux nombreuses dynamiques « du dedans » et « du dehors », comme il aimait le dire et le répéter. Une telle lecture du social le conduira ensuite à développer une anthropologie dynamique, attentive aux changements sinueux et aux hésitations de la persistance, une anthropologie sociologique centrée sur l’agir humain, un agir qui ne saurait être entièrement subsumé sous le poids des structures, y compris celles de la longue durée, toujours mouvantes à ses yeux. Rien d’étonnant alors qu’il se soit employé, dans une phase subséquente, à développer une anthropologie politique, qu’il étendra plus tard aux sociétés modernes, examinées par le détour de l’anthropologue qui étudie un nouveau terrain, celui du « continent modernité ».

À l’instar de Georges Gurvitch, son maître, le renversement de perspective l’a toujours caractérisé : une sociologie des sociétés traditionnelles, une anthropologie de la modernité. Chez Balandier, changements et pouvoir s’entrecroisent, entrelacs examiné sous la forme d’essais et de formules-mères de type métaphorique dans ses derniers ouvrages, ce qui n’édulcore en rien la lucidité de son regard sur l’actuel : examen à partir des informations publiques des mises en scène du pouvoir, réflexion profonde sur le dédale de l’inédit biotechnique, regard lucide sur les sources du dépaysement contemporain, critique des imaginaires novateurs et des nouveaux pouvoirs en expansion, lesquels sont examinés sous le prisme des apparences, de l’immédiat et de la dytique ordre et désordre. Une œuvre originale, marquée par le refus des dogmes et soucieuse, au-delà des cadres sociaux, et en deçà des multiples stratifications sociales, de comprendre l’intervention sociale de la liberté humaine.

Comme on le sait, Georges Balandier a aussi joué un rôle important à l’AISLF, dont il fut l’un des plus éminents présidents (1965-1968). Je retiens deux contributions importantes de sa part. D’abord, il a grandement œuvré au rayonnement de l’AISLF dans les différents espaces francophones, ainsi qu’auprès d’institutions internationales vouées à la promotion des sciences sociales. Ce faisant, il a contribué à donner une forte crédibilité à l’AISLF. Ensuite, au-delà de son rôle institutionnel, son influence fut grande sur les manières dont notre association tend à examiner le social, du moins en regard d’autres associations savantes. D’une part, et peut-être est-ce un effet de l’influence de son maître Gurvitch, il a toujours insisté pour que nos congrès et colloques privilégient l’analyse globale des sociétés et évitent le piège de l’enferment dans un objet spécifique sous prétexte de précision technique et de rigueur méthodologique : tout objet devait participer d’une lecture globale du social et donner lieu à maintes inférences théoriques, à tout le moins de moyenne portée. D’autre part, l’étude du changement, de la société en voie de se faire et de se refaire, a toujours été pour lui la mission première d’une association vouée au savoir sociologique. Mais il y a plus : pour Balandier, l’inédit doit être pensé comme un révélateur de ce qui travaille en profondeur une société ; et les crises, comme des révélateurs de ce qu’est véritablement la société, laquelle se donne alors à voir en négatif (comme en photographie) dans toute sa complexité. L’examen des différents thèmes de nos congrès m’incite à penser qu’il a atteint son objectif, avec nous tous, sans oublier la proximité lointaine de Gurvitch ; avec nous tous, ses complices admiratifs souvent récalcitrants. Merci Georges.

Daniel Mercure
Président d’honneur de l’AISLF


Mon Guide, Mon Frère, Georges Balandier (1920-2016)

Il m’est bien difficile d’exprimer l’émotion qui m’a saisi quand j’ai appris le décès de celui qui était plus qu’un collègue, plus même qu’un ami, un grand frère. Il y a soixante ans, au début de ma carrière sociologique, je commençais à me spécialiser dans l’étude du sous-développement, et c’était l’Afrique sub-saharienne qui m’attirait le plus. Bien vite, j’ai trouvé un grand essai intitulé La situation coloniale : approche théorique écrit par Georges Balandier. De là, j’ai découvert ses autres écrits africains, articulant dans un savant mélange théorie et faits empiriques, ce qui donnait au lecteur le sentiment de voir l’activité des hommes en plein cœur de l’actualité africaine. Lors de ma visite à Paris en septembre 1959, je l’ai rencontré dans un café proche de la Sorbonne. Après une longue conversation sur l’Afrique, la France, les États-Unis et je ne sais quoi d’autre, nous nous sentîmes devenir proches l’un de l’autre. Depuis cette rencontre, nous nous voyions chaque fois que j’allais à Paris, surtout plus tard pour des réunions et des colloques de l’AISLF avec la merveilleuse secrétaire de Georges Gurvitch, Yvonne Roux, qui fut « empruntée » pour l’AISLF par Balandier au Centre d’études africaines et aux Cahiers internationaux de Sociologie. Si Georges, après la mort de Gurvitch, est devenu le leader charismatique de l’AISLF, Yvonne en fut l’âme.

Un moment extraordinaire survint en 1971 lors du colloque de Hammamet. Tout marchait bien jusqu’à l’élection du nouveau bureau. Un sociologue Tunisien a provoqué un choc en annonçant qu’il avait offert le poste de président de l’’AISLF à un ministre et économiste tunisien, qui l’avait bien sûr accepté. Hurlements dans la salle ! Le bureau sortant, d’une seule voix, a approuvé l’engagement qui avait était pris. L’audience est devenu enragée, il s’en est fallu peu que l’AISLF n’explosât. Balandier, le seul qui pouvait prendre le micro en demandant le silence, a proposé une coupure d’une heure pendant laquelle chaque groupe national eut la possibilité de désigner son candidats pour un nouveau bureau, assurant ainsi des places pour le « Tiers Monde » qui n’avait jusqu’alors jamais eu de représentant au bureau. À une heure du matin, un nouveau bureau fut élu. Grâce à Georges, l’AISLF fut sauvée !

Georges Balandier avait une connaissance intellectuelle prodigieuse qui rappelait celle de Marcel Mauss mais, au contraire de ce dernier, Georges avait le goût, la motivation et la force de publier. D’abord, il publia ses contacts avec l’Afrique et ses analyses du sous-développement, de Afrique Ambiguë au Tiers-Monde. Il avait un don intuitif pour saisir les personnes qu’il rencontrait comme pour comprendre les changements culturels et psychologiques œuvrant au tréfonds du quotidien. Revenant an France après son expérience en Afrique, il a plongé son regard sur la modernité et la civilisation qui cachait le pouvoir et la politique. Il était sociologue mais autant ethnologue, toujours à la recherche de la vérité avant qu’elle ne devienne sclérosée. Il était grand orateur autant que grand écrivain. Chez Georges Balandier, il y avait toujours une vitalité créative, peut-être venue, sinon déclenchée, par son contact avec le surréalisme, qui le mettait en solidarité avec les jeunes.
Lire ou relire Georges, que l’on soit sociologue ou anthropologue, c’est se rajeunir. Voilà son legs !

Edward A. Tiryakian
Professeur émérite, Duke University (USA)


Mémoire

Monique LEGRAND

Aislf 1 / AS Camarde 0
T’as perdu, la Faucheuse. À jamais !
Tu croyais nous la prendre. Égoïste !!!
Mais son rire, rauque, rocailleux, chargé de toutes ses vies et de toutes ces cigarettes volées au temps.
Mais son énergie, inextinguible, irrédentiste, malgré les aléas de la vie (universitaire notamment).
Mais sa générosité, sans faille, sans concession non plus.
Mais son envie de vivre, malgré toi, avec toi, sans jamais te laisser de place.
T’es minable, mesquine, petite. Pas à la hauteur, quoi. Nous la prendre pour si peu !
T’es foutue, t’as perdu. À jamais.


Hommage à Monique Legrand
Monique était mon amie, une amie chère. Nous avons travaillé ensemble, édité des livres, monté des projets, échangé et confronté nos idées. Depuis le Congrès de l’AISLF de Québec nous parcourions le monde de concert. Nous avons hanté New York, Tokyo, Rio, Istanbul, Fez... Nous avons dormi sur des paillasses dans une bergerie de l’Atlas marocain, des motels inconvenants au Brésil, des palaces internationaux parfois. Nous avons été rackettés, volés, mais aussi reçus et choyés. Nous avons rencontré des gens, une multitude de personnes avec lesquelles nous avons mangé, bu, chanté et ri. Monique savait rire et faire rire. Elle le portait sur le visage, son sourire était irrésistible et emportait toujours l’adhésion. C’est aussi pourquoi les nombreuses manifestations qu’elle avait organisées à Nancy étaient d’une rare chaleur et de grande qualité. Elle s’y engageait totalement et tenait toujours ses engagements. Depuis des années elle portait en elle un cancer, sans s’en épancher outre mesure. Je le savais. Je m’en inquiétais parfois. Elle était suivie. Je pensais que ça durerait encore longtemps. Cette amie-là, je la pleure.
Michel Messu


Au nom de l’ensemble du Bureau de l’AISLF
Monique, qui a été élue au Bureau de l’AISLF pour la première fois en 2008 puis réélue en 2012, aimait l’Association et l’Association le lui rendait bien. Depuis longtemps, depuis les années 80 déjà, elle fréquentait assidûment nos Congrès et nos colloques sur tous les continents. Au début des années 90, son implication dans notre réseau s’était traduite par la création avec Christian Lalive d’Épinay d’un groupe sur la sociologie du vieillissement, devenu par la suite « Parcours de vie et vieillissement ». C’est donc une contribution de tout premier ordre qu’elle a apportée à la vie de l’Association, engagement qu’elle a renforcé par la suite en entrant au Bureau. En tant que responsable de groupe, elle a organisé ou co-organisé de nombreuses rencontres, colloques ou journées d’études, initié des programmes de recherche, publié des ouvrages. En tant qu’élue au Bureau, elle a également organisé plusieurs rencontres à Nancy, ville qu’elle a contribué à nous faire connaître et aimer. La dernière s’est tenue il n’y a même pas un an. Mais au-delà de ces qualités scientifiques, ce que nous aimions tous chez Monique c’était sa manière de défendre son point de vue sans mettre les autres en difficulté, sa gaité communicative, son amour de la vie, sa chaleur humaine. Nous garderons d’elle l’image d’une grande voyageuse, d’une femme engagée, volontaire et entrepreneuse (mais sans violence ni agressivité) et le souvenir d’un regard espiègle et toujours tendre et complice. Avec l’AISLF, elle en a traversé des pays, rencontré des visages, laissé des idées... Pour tous ces liens indélébiles, qui comptent tant pour l’AISLF, nous ne l’oublierons pas.
Odile Saint Raymond


Monique,
Au nom de l’Association internationale des sociologues de langue française à laquelle tu as appartenu si longtemps avant d’être toi-même élue au sein de notre Bureau international, et aussi au nom du Comité de Recherche O6 « Parcours de vie et vieillissement » que tu as toi-même créé avec Christian Lalive d’Epinay, je voudrais te dire le vide que tu laisses parmi nous…
Et puis au nom de tous les tiens, tes collègues et amis de la grande communauté des sociologues qui ne comprend toujours pas et s’est réveillée KO au matin du 30 septembre dernier,
Au nom de tous ces mails d’hommage, d’amour et de tristesse qui se sont démultipliés en quelques heures, en provenance de France, de Belgique, du Canada, de Suisse, d’Italie, de Grèce, de Bulgarie, du Portugal, d’Argentine, de Tunisie, du Maroc et d’ailleurs,
Au nom de tous ces visages que tu as croisés aux 4 coins du monde, de ces heures de vol, de ces files d’aéroport, de ces accolades lors de nos retrouvailles,
Au nom de toutes ces pages, ces mots, ces livres, ces articles, ces projets communs, ces colloques merveilleusement organisés, ces débats,
Au nom de toutes ces joies, de tous ces sourires et fous rires partagés, ces échanges de regards complices,
Au nom de ces heures passées en discussions
Au nom de ces valeurs de respect, de tolérance, d’écoute de l’autre,
Au nom de tous ces liens indélébiles que tu laisses à jamais entre nous Au nom des chants des cigales que tu appréciais tant dans ton jardin à Sanary,
Au nom de Portissol, des vagues et du soleil couchant,
Au nom de la bise d’été quand elle devient vent du nord et souffle tant de sable sur juillet,
Oh nom de Dieu, Monique, qu’est-ce que tu vas nous manquer ! Toi qui étais si prude et ne parlais pas de maladie, toi qui étais, avec nous, tellement dans la vie, mais putain la vie... !
Didier Vrancken
Président de l’AISLF


MONIQUE
Elle était aussi d’ailleurs
Elle était bien d’ici
Elle y est encore
Son chemin passe par les autres
Son rire ouvre les portes et les fenêtres
Elle aime toujours trop
Sa voix fumée folle
Secoue nos pensées
Ses yeux lumière
Imaginent demain
Partir revenir
De l’autre côté de la réalité
Ventre à terre
André Petitat
Président d’honneur de l’AISLF

Mémoire

Michel CROZIER

Michel Crozier, un sociologue des organisations

Dans nos mémoires, Michel Crozier demeurera le fondateur de l’École française de sociologie des organisations et de l’analyse stratégique.
Il a conquis sa notoriété en 1963 avec sa thèse de doctorat d’État, Le Phénomène bureaucratique, ouvrage vif, au ton très nouveau, devenu rapidement un grand classique de la sociologie. Renouvelant l’approche wébérienne des organisations, il lie organisation et négociation, démontrant qu’entre dirigeant et exécutant, la règle ne s’applique pas nécessairement de manière univoque, mais se négocie sans cesse.
Au cœur de cette nouvelle approche, un ensemble de concepts originaux : pouvoir, incertitude, stratégie, négociation, arrangements clandestins, règles du jeu, concepts clés qui marquent le passage d’une régulation jusqu’alors autoritaire des sociétés vers une nouvelle régulation négociatoire, avec laquelle Michel Crozier aide à comprendre la montée des Trente Glorieuses. Le pouvoir, défini comme contrôle d’une zone d’incertitude, n’est pas un pouvoir prédateur comme chez Machiavel ou Marx mais un pouvoir coopératif permettant d’élaborer tous ces arrangements qui faciliteront le fonctionnement du système de règles. Pour comprendre l’importance accordée à l’hypothèse de l’autonomie du niveau organisationnel, il faut se souvenir du contexte intellectuel des années 1950 et 60, dominé tant par l’infrastructure marxiste que par le structuralisme anthropologique. On mesure alors l’ampleur de la rupture intellectuelle que signifie ce desserrement de l’emprise d’une structure macro-sociétale. Le message est clair : la rationalité est négociée par les acteurs eux-mêmes.

L’ouvrage a touché aussi le grand public avec son analyse de la culture française, à savoir : la France, « terre de commandement » et pays du « changement à la française ». La France de l’évitement des relations face à face, où la passion de l’égalité s’accommode paradoxalement d’un culte de l’autorité centralisatrice.

Un autre titre de gloire de Michel Crozier est d’avoir fondé un groupe de recherche, le Centre de sociologie des organisations, qui multipliera les travaux sur l’administration française, en y réunissant une première génération de jeunes chercheurs qui étudieront les grands corps (Jean-Claude Thoenig et Erhard Friedberg), les décideurs (Catherine Grémion), les identités professionnelles (Renaud Sainsaulieu) ou renouvelleront profondément la compréhension du système politico-administratif local : Pierre Grémion se penchera sur le système préfectoral et son étonnante négociation avec les grands notables élus du département et Jean-Pierre Worms sera le député-rapporteur de la loi de décentralisation de 1982, réalisant ainsi les intentions réformatrices qui auront toujours animé Michel Crozier depuis son appartenance au Club Jean-Moulin. Sur ce dernier point, il restera convaincu de la vanité des efforts de changement qui se contenteront d’un simple appel aux valeurs, sans s’attaquer à la modification de la structure des relations de pouvoir.

Ultérieurement, dans L’Acteur et le système (1977), rédigé avec Erhard Friedberg, Michel Crozier introduira le concept de système d’action concret, concept décisif qui lui permettra de dépasser le strict cadre organisationnel pour penser la société émergente des réseaux, faite d’une multiplicité d’ordres locaux.

Le passage par les États-Unis sera une expérience déterminante pour le jeune diplômé de HEC de 25 ans, qui consacrera toute une année à une grande enquête sur les syndicats américains et sur la négociation d’entreprise. De là lui viendra l’importance toujours accordée au terrain. Ce sera sa marque personnelle. Une démarche empirique spécifique, « à l’écoute » des acteurs et des problèmes qu’ils rencontrent au travail, une attitude de disponibilité aux faits inattendus sans un arsenal d’hypothèses préalables.

Mais plus fondamentalement encore, on s’aperçoit qu’à la fin des années 1950, le pragmatisme américain faisait, avec Michel Crozier, sa toute première entrée dans la sociologie francophone, avant la seconde vague des années 1980 avec les conventionnalistes. La négociation crozérienne est une synthèse originale articulant l’École des relations humaines de Mayo et de ses successeurs, le primat de l’interaction avec Warner de Chicago, la rationalité limitée de Simon & March, ou encore les conduites organisationnelles analysées par Selznick et Gouldner.

Ne peut-on voir aussi une autre influence du pragmatisme dans son attitude d’implication des acteurs interrogés, qu’il s’agisse, après l’enquête, de la restitution de son diagnostic organisationnel pour validation, auprès des acteurs interrogés, ou de sa méthodologie de l’intervention, qui associait prioritairement les acteurs de la « base », eux qui, à ses yeux, avaient, plus que certaines élites, une meilleure connaissance des problèmes organisationnels ?

En France, Michel Crozier aura mûri ses raisonnements au contact de ses amis, comme lui disciples de Georges Friedmann. On citera notamment Jean-Daniel Reynaud, Alain Touraine ou Jean-René Tréanton avec lesquels il fondera la revue Sociologie du travail.

Aujourd’hui, la sociologie a perdu un penseur qui, au-delà des organisations, portait une exceptionnelle attention à l’écoute du terrain et à l’autonomie des acteurs.

Olgierd Kuty
Université de Liège, Belgique

Site dédié à Michel Crozier : http://www.michel-crozier.org/home/home/

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Michel Crozier : un « passeur »

Ce texte se veut un hommage à Michel Crozier et à l’équipe pédagogique (Renaud Sainsaulieu, Jean Daniel Reynaud, Henri Mendras et d’autres) avec laquelle il a fondé l’ADSSA - Association pour le Développement des Sciences Sociales Appliquées - qui est devenu un DEA de sociologie lorsque Michel Crozier a été nommé professeur à Sciences Po. J’ai suivi ce cycle en 1977 après une formation littéraire et une expérience professionnelle en Formation d’adultes au CEFI et au CESI. Ce fut une bifurcation heureuse dans ma trajectoire professionnelle et c’est là que je suis devenue « sociologue ». À la fin du cycle en 1978 je suis entrée comme chercheur dans le Laboratoire de Renaud Sainsaulieu : le CSO MACI (Centre de Sociologie des Organisations : Modes d’Action et de Création Institutionnelle), l’aventure s’est poursuivie dans d’autres laboratoires et lieux d’enseignement. L’originalité à mes yeux de Michel Crozier par rapport aux sociologues de sa génération a été d’être un « passeur », qui vous emmène d’une rive à l’autre, qui vous fait traverser les frontières professionnelles et culturelles, sans doute parce qu’il était très sensible à la position qu’il a lui-même identifiée du marginal-sécant, de celui qui est à la fois dedans et dehors.

Passeur entre la sociologie et le monde professionnel
La démarche de Michel Crozier visait à transmettre des connaissances et des modes de raisonnement à des professionnels venus de l’entreprise ou du monde associatif et qui ressentaient un « besoin de sociologie ». Une pédagogie innovante pour l’époque était mise en œuvre. Nos cours étaient interactifs, le travail de recherche se faisait en groupe, ce qui facilitait l’apprentissage de la posture d’écoute et du débat, et l’enquête de terrain était le lieu incontournable de l’apprentissage des méthodes et de la mise en œuvre de la théorie. Enseignante dans le master de Sciences Po « Sociologie de l’entreprise et stratégie de changement » j’ai pu à mon tour vérifier la pertinence de cette démarche.

Passeur entre « l’acteur et le système »
C’est à travers cet ouvrage, publié en 1977, que Michel Crozier et Ehrard Friedberg ont proposé pour analyser le fonctionnement des organisations de prendre compte à la fois l’acteur et le système. Ce cadre théorique n’a en rien perdu de son intérêt surtout dans le contexte actuel où les organisations sont confrontées non plus seulement à des changements mais à un mouvement permanent (Norbert Alter). Edgar Morin souligne en parlant de Michel Crozier que « son apport a été de montrer comment les acteurs peuvent changer le système ou en sont victimes ». La théorie permet en effet d’identifier les relations de pouvoir qui se constituent autour des zones d’incertitude, et d’offrir aux acteurs des marges de manœuvre et des possibilités de régulation. Par la suite Renaud Sainsaulieu a ajouté à l’analyse stratégique un autre volet fondamental : l’analyse culturelle qui prend en compte les cultures et les identités au travail et la question du sujet derrière l’acteur.

Passeur entre la théorie et la pratique
Dans son discours d’entrée à l’Académie des sciences morales et politiques, Michel Crozier a résumé par trois verbes le sens de son travail : « écouter, comprendre, agir » et le rôle du sociologue qui est de restituer aux acteurs ce qu’il a compris pour leur permettre d’en tirer parti. C’est ainsi que se développera dans les équipes du CSO de Michel Crozier comme dans le CSO-MACI puis le LSCI (Laboratoire de Sociologie du Changement des Institutions) de Renaud Sainsaulieu une conception de l’intervention sociologique au service des acteurs sociaux. Michel Crozier l’a réalisée en intervenant dans les entreprises, en s’engageant au sein du Club Jean-Moulin et en travaillant sur la réforme de l’État.

Passeur entre la France et le nouveau monde
Michel Crozier, comme d’ailleurs Renaud Sainsaulieu et beaucoup de sociologues de leur génération, avaient étudié aux États-Unis et mené des enquêtes à l’étranger : Pologne, Bulgarie, URSS, Chine et leurs analyses étaient marquées par cette expérience de l’altérité qui leur permettait d’échapper à l’ethnocentrisme et d’être réceptifs à des théories et à des analyses venues d’ailleurs.

Geneviève Dahan-Seltzer
Chercheur associé au LISE (Laboratoire Interdisciplinaire pour la Sociologie Economique) CNAM-CNRS
Enseignante à Sciences Po Formation Continue

Mémoire

Robert CASTEL

Robert Castel : un sociologue critique (27 mars 1933-12 mars 2012)

Robert Castel était assistant de philosophie chez Éric Weil à Lille lorsqu’il rencontra Pierre Bourdieu ; le Centre de sociologie européenne était dirigé alors par Raymond Aron et c’est ainsi que Castel se lança dans une thèse sous sa direction. Castel est Maître-Assistant à la Sorbonne en 1968 lorsqu’il devient l’un des formateurs du département de sociologie du Centre expérimental de Vincennes, devenu plus tard Université de Paris VIII à Saint-Denis. En 1990 il entre à l’EHESS comme Directeur d’études. Jusqu’aux dernières années, il continuera à y animer des séminaires.

Ce froid curriculum vitae rend mal compte de la trajectoire d’un « miraculé de la République ». Cet agrégé de philosophie - il avait dû ainsi affronter des épreuves de latin et de grec - avait comme premier diplôme un CAP d’ajusteur !

Robert Castel se voulait et était un sociologue critique : sa femme, Françoise Castel, psychiatre et directrice d’un hôpital psychiatrique, lui a permis de connaître le mouvement de désinstitutionalisation qui a conduit en Italie à supprimer les hôpitaux psychiatriques pour faire sortir les fous des hospices. Ces expériences furent pour Robert Castel décisives pour sa connaissance des institutions qui, en établissant une relation de tutelle médicale, réinscrivent la folie dans l’ordre social. Ceux qui exercent un pouvoir s’aveuglent sur ce qui est au principe de leur pouvoir.

Au milieu des années 1980, Castel prend une orientation nouvelle. Les Métamorphoses de la question sociale (1995), tout en prenant acte de la cessation définitive de la lutte des classes, montre que l’élargissement de la propriété individuelle en propriété sociale et sa garantie par l’Etat ont pu, et pourraient peut-être encore, garantir à l’individu une marge suffisante de liberté et de sécurité acceptable. Les œuvres de la post-retraite expriment une inquiétude croissante devant l’effritement continuel de l’État social ; plutôt que de stigmatiser les jeunes travailleurs sans emploi, il faut les expliquer par la « désaffiliation » progressive en cours. Réformiste de gauche, durkheimien, Robert Castel ne croyait pas que l’on peut construire un ordre social en dehors de la réalité ; il opposait au néolibéralisme que l’individu ne peut être libre dans le dénuement et la stigmatisation. Une philosophie sous tendait une considérable activité sociologique. Nous avons perdu un ami.

Pierre Lantz

Robert Castel, qui était membre de l’AISLF, était grand conférencier au dernier Congrès de l’association qui s’est tenu à Rabat (Maroc) en juillet 2012.

Mémoire

Raymond BOUDON

Raymond Boudon : la sociologie scientifique au service de l’homme

Raymond Boudon, professeur à la Sorbonne, membre de l’Institut de France, qui vient de mourir le 10 avril 2013 à l’âge de soixante-dix-neuf ans, est assurément un des sociologues majeurs de la seconde moitié du XXe siècle. Et dans la période de fortes turbulences sociales que nous sommes en train de vivre, sa conception de la sociologie comme science, capable d’expliquer les phénomènes sociaux et de penser, selon le titre de son dernier ouvrage paru en 2012, le politique, le moral et le religieux, prend toute son importance.

Il est donc plus essentiel que jamais de lire et de relire Raymond Boudon, mais comment aborder cette œuvre d’une grande richesse ? L’intitulé de son autobiographie intellectuelle, La sociologie comme science (2010), nous fournit un fil conducteur. Si, à la fin de ses études de philosophie à l’Ecole normale, Raymond Boudon préféra la sociologie à la philosophie, c’est parce que cette dernière lui paraissait pouvoir traiter des mêmes problèmes que la philosophie, mais en mettant la théorie à l’épreuve des faits. La possibilité lui ayant été offerte, comme à beaucoup de jeunes sociologues français, après la seconde guerre mondiale, de faire un séjour aux États-Unis, à l’université Columbia où enseignaient Merton et Lazarsfeld, il en revint avec la certitude que la sociologie pouvait être une science explicative de phénomènes sociaux circonscrits. Toutefois ce n’est qu’après avoir consacré sa thèse à un bilan de l’apport des mathématiques aux sciences sociales qu’il prit pleinement conscience du paradigme sur lequel se fondait la sociologie scientifique : à savoir que les phénomènes sociaux sont le produit d’actions individuelles compréhensibles. Mais, dans la France de la fin des années soixante, cette conception « américaine » de la sociologie demeurait fort minoritaire face au structuralisme triomphant. Pour la faire exister, il fallait à la fois en prouver l’efficacité et l’expliciter.Ce sont ces deux objectifs que Raymond Boudon s’est fixé et il s’y est tenu avec une constance qui produira les fruits que l’on sait.

Relève ainsi clairement du premier objectif, la démonstration de l’efficacité du paradigme, son travail sur l’éducation : L’inégalité des chances (1973), celui sur le changement social : La place du désordre. Critique des théories du changement social (1984), mais aussi ceux sur les croyances collectives : L’idéologie ou l’origine des idées reçues (1986), L’art de se persuader des idées fragiles, douteuses ou fausses (1990), Le juste et le vrai. Essais sur l’objectivité des valeurs et de la connaissance (1995), Le sens des valeurs (1999) ; du second, l’explicitation du paradigme, deux livres : Effets pervers et ordre social (1977), La logique du social (1979) ainsi que les introductions au Dictionnaire critique de la sociologie (1982), au Traité de sociologie (1992), et ses derniers travaux sur la rationalité : Essais sur la théorie générale de la rationalité (2007), La rationalité (2009). Cette présentation est loin d’épuiser le contenu de l’œuvre, car il faudrait aussi faire place à la relecture des classiques dont Tocqueville aujourd’hui (2005), à la réflexion sur le relativisme, sur la démocratie, mais elle en dessine les lignes de force.

Le bilan en est impressionnant. L’explication, à réussite scolaire égale, de l’inégalité des chances par les choix d’orientation des familles en fonction de leur position sociale permet de faire justice des théories qui recourent à des concepts collectifs et de repenser les politiques éducatives en insistant sur le rôle central de l’École en matière de transmission de connaissances et d’orientation. Celle des croyances fausses, mais aussi des engagements normatifs, par l’analyse des raisons qu’ont les individus d’y adhérer, remet en cause le relativisme et offre la possibilité de comprendre la progrès moral. Outre cet apport considérable à la connaissance du social, il a également contribué à des avancées décisives sur un plan théorique. Après avoir montré que la combinaison non intentionnelle des comportements individuels produit des effets pervers ou non, il ne s’est pas en effet contenté d’expliciter, sous le nom d’individualisme méthodologique, le paradigme dont il s’était servi dans L’inégalité des chances et dans La place du désordre – paradigme auquel, au demeurant, à partir des années 1990, la plupart des sociologues se sont rallié - il a aussi relevé le défi que constituait le dépassement d’une conception instrumentale de la rationalité. Il est passionnant de suivre le cheminement de sa pensée : de la notion de bonnes raisons développée dans l’introduction du Traité de sociologie jusqu’à la théorie de la rationalité ordinaire qui refuse toute solution de continuité entre la raison des scientifiques et celle de l’homme de la rue, théorie dont on n’a pas fini de mesurer la portée et qui aura sans doute des prolongements avec les développements à venir de la psychologie cognitive et des neurosciences.

L’œuvre ne doit toutefois pas faire oublier l’homme. Modeste, car il accordait plus d’importance aux idées qu’au fait de les avoir produites, généreux et optimiste, car il croyait dans la force de la raison, il s’est toujours efforcé, à l’inverse de la plupart des sociologues de sa génération qui confondaient scientificité et obscurité, de rendre sa pensée la plus claire possible et d’établir avec ses lecteurs un dialogue intellectuel aussi stimulant et exigeant que celui qu’il avait avec les sociologues classiques. Raymond Boudon va nous manquer, mais il nous laisse un héritage d’une valeur incommensurable : la sociologie scientifique au service de l’homme.

Monique Hirschhorn, Présidente d’honneur de l’AISLF.

Raymond Boudon, qui était membre de l’AISLF, est intervenu comme grand conférencier au Congrès de l’assocation à Evora (Portugal) en 1996.

Mémoire

Philipp BOSSERMAN

Le sociologue américain Phillip Bosserman est mort le 7 septembre 2011, âgé de 79 ans. Après avoir étudié à la Faculté de théologie à l’Université de Boston (dans le même programme que le Rev. Martin Luther King, Jr.) il opta pour la sociologie et passa une année à l’Université de Paris en 1956-57. Vif admirateur de Georges Gurvitch, il y consacra sa thèse « Georges Gurvitch’s Sociology of the Total Social Phenomena », publiée sous le titre Dialectical Sociology : Analysis of the Sociology of Georges Gurvitch (1968). Il fut le premier américain à devenir membre de l’AISLF et garda longtemps ses liens avec la sociologie francophone, en partie en collaboration avec Joffre Dumazedier et Gilles Pronovost, en sociologie du loisir. Dans la dernière partie de sa carrière il se voua surtout à la promotion de la paix, en créant à l’Université de Salisbury (Maryland) un Centre pour la Paix et la Résolution des Conflits.

Édouard Tiryakian
Duke University, Department of Sociology, Durham, NC, USA

Mémoire

Gérard NAMER

Gérard Namer n’aura pas connu cette nouvelle année ; il ne s’est pas réveillé de son sommeil du 30 décembre 2010. Ces derniers temps, il envisageait avec inquiétude l’époque à venir – non pour lui-même – mais pour ses semblables les êtres humains. Il était attentif – dans et par ses derniers écrits exégétiques sur Machiavel et Mannheim – à mettre en action non seulement une sociologie analytique des processus économiques, idéologiques et politiques en cours, mais aussi une sociologie d’action, une sociologie programmatique : une sociologie de la connaissance politique qui ambitionnait – dans le lignage durkheimien et halbwachsien – de comprendre certes la société telle qu’elle est, mais aussi, par l’effet de cette compréhension rendue publique, de la changer, afin de la faire advenir telle qu’elle aurait dû être. L’importance de ce devoir-être social et politique, c’est là, bien évidemment l’enseignement qu’il avait très anciennement tiré de Rousseau et des Lumières, auxquels il avait consacré ses premières recherches.

Gérard Namer rassemblait ces dernières années ses énergies pour activer ce qu’il appelait « la docte ignorance », une connaissance sociologique subversive, d’inspiration machiavélienne, consistant à « prendre à la lettre le bavardage des puissants et à s’en servir ». Il souhaitait en effet retourner les discours d’imposition, et pouvoir assister à l’avènement d’une société renouvelée, attentive à reconstituer « les solidarités intergénérationnelles », à croiser les flux de mémoire créateurs et respectueux des personnes. Il assumait donc sa position de sociologue intellectuellement engagé, et ce en raison même de la distanciation que son âge, sa culture, sa mémoire et son expérience de l’Histoire et de ses bouleversements lui autorisait. Nourrissant de sérieuses préventions à l’encontre de ce qu’il nommait « une mondialisation en crise », il réfléchissait aux connaissances qu’il convenait de mettre en œuvre pour en limiter les effets déshumanisants. Il réfléchissait au développement de ce qui lui apparaissait comme le plus central et le plus vital pour comprendre et aussi pour vivre : les connaissances. Il voulait donc promouvoir les connaissances les plus aptes à libérer la conscience individuelle et collective, les plus propres à garantir l’émancipation des citoyens ordinairement pris dans la servitude du quotidien, empêtrés dans ces flux vitaux productifs et reproductifs qui confinent les humains dans une méconnaissance de l’essentiel, idéologiquement perpétuée. Son but était de maçonner sans cesse – dans l’engagement le plus franc – les murs dangereusement lézardés de la laïcité, de la démocratie et de la République, de rebâtir en vue d’instaurer ce qu’Aristote nommait « la vie bonne ». Ce sociologue de la mémoire ne manquait pas d’imagination, et il éprouvait un réel « enthousiasme » au sens où l’entendait Madame de Staël.

Gérad Namer est entré dans la mémoire collective, et plus particulièrement dans la nôtre, qui lui témoigne notre affection, dans la mémoire du Comité de Recherche « Sociologie de la connaissance » de notre association, dont il fut jusqu’au bout l’un des membres les plus assidus, et dont il fut une figure historique, dans la lignée de Gurvitch qui créa ce groupe toujours existant, qu’il appelait « Le Groupe ».

Le meilleur moyen de se souvenir de Gérad Namer et de rendre sa pensée vivante, c’est encore de le lire ; de le lire, de le comprendre et de le commenter, c’est là la plus adéquate des prosopopées et des sermocinations.

Francis Farrugia
Responsable du CR14 sociologie de la connaissance

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Gérard Namer fut d’abord conservateur de bibliothèque à Rouen et à Paris, avant d’entrer à l’Université comme assistant de sociologie à la Sorbonne, puis d’y devenir maître-assistant, et enfin, en 1975, d’être élu professeur de sociologie à Paris VII. Il est mort le 30 décembre 2010 à quatre-vingt deux ans.

Elève de Gurvitch, il fait sa thèse sur Rousseau sociologue de la connaissance. L’une de ses grandes entreprises fut ensuite de redonner à Maurice Halbwachs toute son importance. C’est lui qui assura une nouvelle édition de La Mémoire collective, le dernier livre d’Halbwachs avant sa déportation, en reprenant des inédits et en remettant en ordre le manuscrit. Par ailleurs, son livre sur cet auteur (publié aux Éditions L’Harmattan) donne une idée précise de l’ensemble de l’œuvre. Le thème de la mémoire collective inspira à Namer de belles pages sur la mémoire des déportés et sur celle des étudiants. Il lui inspira également son beau livre sur La Commémoration, batailles pour la mémoire (aux Éditions Klincksieck, réédité chez L’Harmattan) qui analyse les fêtes de la Libération en 1944-1945.

Gérard Namer écrivit avec Patrick Cingolani un ouvrage sur Morale et Société (aux Éditions Klincksieck) qui eut un certain succès. Autre préoccupation de Namer : la démocratie. Non, comme Lefort, la société démocratique, mais plutôt la démocratie comme type d’humanité à construire et à perfectionner. Son livre Le Contre-temps démocratique peut être lu en ce sens. À la fin de sa vie, il consacra son temps et ses forces qui diminuaient à Karl Mannheim. Mais il n’abandonna pas la politique (le PS), écrivit des essais (dont l’un avec Francis Farrugia), des propositions. Son dernier livre, non publié (mais qui, on peut l’espérer, le sera) prolonge, d’après ce qu’il nous en avait dit, sa réflexion sur ce thème.

De double culture, italienne et française, nourri de philosophie et de sociologie allemandes, Gérard Namer apporte dans son œuvre, qu’il a placée sous le signe de la sociologie de la connaissance, une volonté d’élargir d’une manière critique, c’est-à-dire approfondie, ce que Gurvitch avait pressenti et initié : adresser la sociologie de la connaissance au politique, à la politique, à l’économie et aux sciences exactes, lui donner sa vraie place dans les sciences humaines et sociales.

Louis Moreau de Bellaing

Mémoire

Jean-Michel BERTHELOT

Jean-Michel BERTHELOT est entré au Bureau de l’AISLF en 1982 ; il en a été le secrétaire général de 1992 à 2000.
Il est à l’origine du Bulletin annuel (21 numéros entre 1985 et 2005) et de la Lettre de liaison des CR et GT (1995 à 2001, 7 numéros, périodicité variable).
Il a créé le CR 07 « Modes et procès de socialisation » en 1984 et en est resté le responsable jusqu’en 1998.
En 1995 il met en place un « GT en voie de constitution » sur le thème « Logique, méthodologie et théories de la connaissance » qui prendra ensuite le numéro 11, et sera transformé au Congrès de Québec en CR n°26, avec le même intitulé.

Communiqué de la Présidente de l’AISLF, Monique Hirschhorn

Chères amies, chers amis,

J’ai la très profonde tristesse de vous annoncer la mort de Jean-Michel Berthelot. Si je vous écris pour vous en faire part, c’est que Jean-Michel Berthelot, comme le savent la plupart d’entre vous, a joué un rôle fort important à l’AISLF.
Rentré au bureau en 1982, il est élu secrétaire général de 1992 à 2000 et, dans le prolongement de l’action entamée par les secrétaires généraux qui l’ont précédé, Claude Javeau, Walo Hutmacher, publie le Bulletin annuel, puis crée en 1995 la Lettre de liaison des CR et GT. Ceux qui l’on lu se souviennent de son écriture élégante, précise, sensible.
Il avait également crée en 1984 le CR 07 « Modes et procès de socialisation » dont il restera un des responsables jusqu’en 1998, ainsi qu’en 1995 le GT « Logique, méthodologie et théories de la connaissance » devenu à Québec en 2000, le CR 26, contribuant par là au dynamisme scientifique de notre association.
Ayant commencé ses travaux par une sociologie du système français d’éducation, il s’était ensuite tourné vers l’épistémologie des sciences sociales qu’il avait renouvelée en publiant deux ouvrages majeurs : en 1990 L’intelligence du social, en 1996 Les vertus de l’incertitude. Nous lui avions demandé de donner une communication dans la plénière « Repenser la sociologie » du congrès de Tours et il avait accepté avec enthousiasme d’intervenir sur ce thème qui rentrait en résonance avec ses préoccupations scientifiques. La maladie ne lui a pas permis de participer au Congrès et c’est Pierre Demeulenaere qui, à sa demande, l’avait remplacé. Nous venions à nouveau de lui demander d’intervenir dans notre prochain congrès à Istanbul pour faire dans la dernière plénière une synthèse critique, exercice dans lequel il aurait excellé.
Son engagement dans notre association reflétait l’importance qu’il y accordait, d’abord d’un point de vue scientifique, mais aussi d’un point de vue humain. Je ne crois pas trahir sa pensée en disant qu’il y voyait un espace scientifique ouvert, stimulant, mais aussi, et cela été essentiel pour lui fraternel. Il n’est plus parmi nous, mais nous ne l’oublierons pas. C’est la force de notre association que cette mémoire partagée.

Monique Hirschhorn

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Communiqué du Président de l’Université de Toulouse Le Mirail

Chères collègues, chers collègues,

J’ai l’immense tristesse de vous annoncer le décès de notre anciern collègue Jean-Michel Berthelot à l’âge de 60 ans. Normalien et agrégé de philosophie, il a été recruté comme professeur de sociologie dans notre université en 1982, après y avoir enseigné une année comme assistant. Spécialiste de sociologie de l’éducation et des systèmes scolaires, il a fortement contribué à développer ma recherche dans ce domaine. Il s’est tourné dans les années 1990 vers l’épistémologie des sciences sociales, domaine qu’il a contribué à redéfinir par des ouvrages majeurs (en particulier L’intelligence du social, 1990, Les Vertus de l’incertitude, 1996 et Épistémologie des sciences sociales, 2001). Il avait acquis, en sociologie et au-delà, une renommée internationale.

Directeur du CERS, responsable de la formation doctorale, directeur de l’UFR e sociologie, il s’est enaagé avec force et intelligence dans le développement de la sociologie à Toulouse. Membre du Conseil scientifique de l’université, il fut en 1992 l’un des membres fondateurs de l’Institut des Études Doctorales, préfiguration de nos actuelles écoles doctorales. Il faut enfin souligner son engagement pédagogique. Convaincu de l’importance de la transmission du savoir, il s’est engagé avec force pour que recherche et formation universitaire soient toujours liées. Il a en particulier dirigé de nombreuses thèses dont les titulaires enseignent à présent dans diverses universités en France et dans le monde.

Président du jury de l’agrégation de sciences sociales, il a su, comme dans ses enseignements, y insufler rigueur, exigence et compréhension. Enfin il aura œuvré sans relâche pour le développement international de la recherche universitaire francophone, notamment comme secrétaire général de l’Association internationale des sociologues de langue française.

Nommé en 1997 comme Professeur à la Sorbonne, d’abord à Paris V, puis à Paris IV, il a quitté notre université, mais nous avons toujours conservé pour lui une reconnaissance sincère. Sa passion de la pédagogie, sa rigueur scientifique alliée à un engagement constant auprès de ses étudiants ont frappé tous ceux qui ont eu la chance de travailler avec lui. Pour beaucoup d’entre nous, il était avant tout un mai attentif et bienveillant.

Les obsèques civiles auront lieu, mercredi 8 février à 15h au cimetière de Figuer dans l’Ariège.

Je vous prie de croie en mes sentiments tristes et cordiaux.

Rémy PECH

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ÉLOGE FUNEBRE EN L’HONNEUR DE JEAN-MICHEL BERTHELOT
Prononcé au cimetière de Siguer (09), le mercredi 8 Février 2006 par Daniel Filâtre

Par un dimanche brumeux de février, tu nous as quitté Jean-Michel et nous sommes nombreux parmi la communauté des sociologues de Toulouse, de France et du monde entier à ressentir une profonde émotion et une immense tristesse de ce départ injuste auquel nous avons encore peine à croire.
Pour nous, tu étais la vie, le dynamisme et la rigueur intellectuelle, l’amitié et l’écoute, la bienveillance et l’exigence mais surtout pas la mort !

En osant prononcer cet éloge en notre nom à tous, tes amis de l’Institut des sciences sociales de l’université de Toulouse Le Mirail et celles et ceux de l’Association Internationale des sociologues de langue française, je sais d’avance que je ne pourrais dire tout ce que nous avons aimé en toi, tout ce que nous te devons et tout ce que nous perdons aujourd’hui !
Notre douleur, nos infinies tristesses se déclinent d’abord au souvenir de tes vives qualités intellectuelles et humaines, ancrées dans la générosité et la disponibilité, l’ouverture et la tolérance, le goût du débat associé à une quête permanente de justesse et de justice.

Normalien et agrégé de philosophie, tu es venu à la sociologie par l’observation du système scolaire lotois depuis que tu avais été nommé professeur au lycée Clément Marrot à Cahors. Philosophe, ouvert sur la question sociale, tu n’es pas resté insensible aux injustices du système scolaire. Et l’intellectuel que tu es, s’est engagé avec force et passion dans la question de l’orientation des élèves dans les différentes filières pour énoncer l’intelligibilité du monde scolaire. C’est à cette époque que tu es venu rejoindre l’université de Toulouse Le Mirail et travailler avec Raymond Ledrut qui te proposa un poste d’assistant. Tu publieras ta thèse d’état par un ouvrage dont le titre « Le piège scolaire » est significatif.

En 1982, ton dynamisme intellectuel, ton sens de la pédagogie et la qualité de tes travaux te conduisent à être nommé à 37 ans professeur des universités à Toulouse Le Mirail. Succédant à Raymond Ledrut, tu prendras la direction du CERS (Centre d’Études et de Recherches Sociologiques), où tu développeras une ambition reconnue à structurer collectivement l’activité de recherche autour de nombreux doctorants et collègues dont plusieurs sont ici aujourd’hui. Les nombreux témoignages qui nous sont parvenus confirment tous ta qualité de pédagogue : écouter, accompagner plus que conduire, conseiller et offrir de nouvelles perspectives de recherche tout en laissant à chacun et chacune la liberté de ses orientations.

Ce faisant, tu poursuivras avec détermination et culture tes propres lignes de recherche.
• D’abord en sociologie de l’éducation, tu chercheras à analyser les changements du système scolaire en t’intéressant à la mise en forme des itinéraires de vie.
• En sociologie du corps où ton observation se focalisera sur les modes de construction et de fonctionnement de la corporéité dans le monde contemporain.
• Enfin et surtout tu auras consacré une grande partie de ta carrière de recherche à l’histoire de la sociologie, à l’épistémologie des Science sociales et à la sociologie des sciences, en particulier à travers l’étude des modalités logico-cognitives d’élaboration des connaissances. C’est évidemment dans ce domaine que tu auras contribué de manière magistrale au développement de la sociologie et de l’épistémologie des sciences sociales.

Ton œuvre – car il s’agit bien d’une œuvre – devient impressionnante :
- L’intelligence du social – PUF – 1990
- La construction de la sociologie – PUF – 1991
- École, orientation, société, PUF, 1993
- Durkheim, l’avènement de la sociologie scientifique, PUM
- Les valeurs de l’incertitude, PUF, 1996
- Épistémologie des sciences sociales – PUF, 2001
- Les figures du texte scientifique – PUF – 2004
Ces publications sont nombreuses et reconnues dans le champ de la sociologie et de la philosophie des sciences sociales, en France et à l’étranger.

Ta sociologie te ressemble. Nombreuses sont les images qui me viennent à l’esprit. Tes conférences, tes exposés avaient tous la même force et une grande clarté. Hier, avec le Président de l’université Rémi Pech, nous regardions les 3 photographies de toi au dos de ton ouvrage sur l’épistémologie des sciences sociales : trois photographies d’un homme engagé dans la réflexion intellectuelle, dans la démonstration, dans l’explicitation. Elles te ressemblent ces photos car au-delà de l’aspect physique, elles témoignent de ta volonté de prouver l’essence de l’entreprise de connaissance. Dans l’avant propos de ton ouvrage sur « les valeurs de l’incertitude », tu nous livres ta foi en écrivant ceci « Nous aimerions que ce livre soit lu comme un roman policier … une réflexion authentique à la recherche d’un point… » Voici ta foi : une foi dans l’entreprise de connaissance où, parce que l’ordre intelligible est toujours un pari, il doit s’appuyer sur la démarche scientifique, sur des certitudes et des outils…

Voici l’une de tes leçons. Disciple averti et critique de Durkheim, tu t’intéresseras sans cesse à la manière de faire de la science : qu’est ce que penser, réfléchir, analyser ?
Cette foi se conjuguera – presque par évidence ou vocation - dans ton enseignement – j’y reviendrais. Pour autant, tu t’intéresseras aussi l’action car – pour toi Jean-Michel – le monde n’est pas seulement l’espace du connaître – il est aussi et d’abord celui de l’agir. Tu chercheras donc comme intellectuel, comme sociologue et aussi comme universitaire, à matérialiser dans ta vie cette problématique vivante des relations entre production de connaissances et usage social en l’appuyant sans cesse sur une éthique de l’argumentation, seule capable de renouveler notre appréhension des valeurs, qui comme tu nous l’as écrit doivent être conçues « non plus comme des guides d’action transcendants, mais comme l’élaboration problématique d’une normativité historique accompagnant nécessairement le cours de toute action humaine » (LVI p.260)

Toute ton œuvre respecte ainsi ces trois principes :
- expliciter les formes prises par le pluralisme explicatif au sein des sciences sociales tout en réfléchissant à ses limites,
- fonder la connaissance sur la rigueur avec le souci de maintenir les valeurs d’universalité qui ont toujours été au cœur de ses convictions profondes.
- concilier connaissance et engagement.

Ton engagement auras été une constante de ta vie professionnelle. Tu as toujours assuré l’université de ta disponibilité. Ainsi à l’université de Toulouse Le Mirail, tu auras dirigé l’UFR de sociologie devenu Institut des sciences sociales « Raymond Ledrut » en hommage à son fondateur, le CERS dont tu auras avec intelligence, rigueur et fidélité, mené l’histoire collective pendant 15 années. Tu as été à plusieurs reprises membre de nos conseils d’université – et nombreux sont celles et ceux qui se souviennent de la justesse et de la pertinence de tes analyses et de tes interventions. Enfin, tu as développé des enseignements à tous les niveaux de formation universitaire avec la même intelligence.

Convaincu de l’importance du savoir pour fonder le développement humain, tu as toujours été, Jean Michel, un pédagogue reconnu et apprécié. Sans doute du fait de ton propre parcours d’excellence et de travail, tu n’as jamais cessé de croire en la pédagogie. Sachant mêler l’humour à la rigueur, le récit à la formalisation pour rendre séduisants et compréhensibles les parcours argumentatifs les plus ardus, tu t’es investi sans relâche dans la formation et je suis convaincu de la richesse de ce que tu as semé dans l’esprit de celles et ceux que tu as contribué d’une manière ou d’une autre à former.
À titre personnel, je me souviens de ce que je te dois dans ce domaine. Je me souviens également de ton attention, discrète et efficace. C’est toi qui un jour de printemps 1997 m’auras convaincu de me mettre à l’écriture de mon HDR – parce que, me disais tu – il est temps que tu écrives la synthèse de tes travaux ! Merci de ce soutien.

Tu as également – durant plusieurs années – accepté la présidence du jury de l’agrégation de sciences sociales où tu as toujours soutenu avec force l’indispensable association de la formation et de la recherche, de façon à ce que les professeurs de demain ne perdent pas de vue l’inachèvement des savoirs à transmettre et qu’ils aient le souci de leur renouvellement.
Convaincu de cela, tu auras joué un rôle reconnu dans ce domaine, développant les grandes conférences à Toulouse Le Mirail. En 1992, tu fus l’un des membres fondateurs de l’Institut des Études Doctorales, préfiguration de l’organisation des études doctorales et de l’ouverture du savoir vers la cité.
Comment dire toute ta contribution au savoir et à l’université ? La nuit nous gagnerait sans que je puisse en décliner toutes les modalités. Nous te devons beaucoup Jean Michel. Pour moi et bien d’autres, tu auras été l’un des acteurs majeurs du développement de la sociologie à Toulouse. Nous avons tous compris ton départ en 1997 vers ce poste à Paris V. La mobilité est une chose nécessaire dans notre monde car elle ouvre de nouvelles ressources pour la recherche.

Mais tu ne nous auras jamais vraiment quittés – tu le savais. Pour ma part, à chaque fois que je te revoyais sur Paris ou dans l’avion entre Paris et Toulouse, ou bien dans ces voyages à l’étranger pour l’AISLF, nous échangions avec un immense plaisir. Et je découvrais – parfois avec stupeur - que tu connaissais déjà toutes les nouvelles de notre vie toulousaine et ta passion à les commenter démontrait que toi non plus tu ne nous avais pas quittés.

Ta présence à Toulouse s’est également poursuivie par ton investissement au sein de l’AISLF. Entré en 1982 à l’AISLF, tu en es devenu de suite l’un des membres les plus actifs. Secrétaire général de 1992 à 2000, tu t’es associé avec Renaud Sainsaulieu – qui lui aussi nous a tragiquement quitté il y a quelques années – Liliane Voyé et Daniel Mercure pour développer notre association et en faire la tête d’un réseau scientifique de renommée internationale. À cette responsabilité de secrétaire général, tu auras œuvré sans relâche pour le développement international de la recherche universitaire francophone et son élargissement à tous les pays. Nombreux sont celles et ceux, dans le monde entier, qui auront été profondément atteint de tristesse et d’incrédulité, à l’annonce de ta mort.

Pour nous, à l’AISLF, tu ne pouvais pas nous quitter. Les messages sont nombreux – de France, d’Europe, d’Amérique du Nord et du Sud, d’Afrique, du Maghreb, d’Asie sur le serveur de l’AISLF, dans ce secrétariat que tu as tant fréquenté, pour témoigner de la peine profonde des membres de l’association, de leur immense reconnaissance, de leur amitié. Car ta rigueur scientifique s’est toujours alliée à un sens de l’autre, à une écoute bienveillante et à un souci de la convivialité.
Tu auras toujours honoré avec une grande joie, un talent reconnu de danseur endiablé et beaucoup d’humour, les festivités de l’AISLF. Tu auras su également comme secrétaire général assurer une grande qualité d’échange avec tous les membres et les responsables des comités de recherche et des groupes de travail – dans le monde entier. Puisque je les représente ici, sois assuré de notre immense reconnaissance et de notre hommage.

Ton engagement s’est également opéré dans de multiples responsabilités éditoriales : secrétaire général des Cahiers Internationaux de Sociologie, membre de plusieurs comités de rédaction de revues de sociologie françaises et étrangères, tu as co-dirigé une collection aux Presses Universitaires de France et aux P.U.M.
Ces très nombreux engagements témoignent d’une existence riche et ouverte, à la fois actuelle et permanente. À Paris, tu as poursuivi ce travail universitaire avec la même intelligence, avec la même foi. Ton investissement à Paris V est reconnu car cette mobilité reposait sur un projet intellectuel ambitieux et fondé pour la recherche sociologique.
Ta nomination, il y a 3 ans à l’université de Paris IV, en tant que titulaire de la chaire des sciences sociales et de sociologie, succédant à Raymond Boudon consacrait ta renommée et l’excellence de tes travaux scientifiques. Elle était pour toi également la réalisation d’un grand rêve intellectuel mais aussi personnel.

Cette consécration ne t’a jamais empêché de conserver tes attaches toulousaines où tu as continué de résider. Ces derniers temps, pris par la maladie, par cette rechute à laquelle tu ne voulais croire, tu avais choisi de te battre. La dernière fois que nous nous sommes vus, au tout début de l’été, tu me confiais ta sérénité face à cette épée de Damoclès et – de fait – ta volonté farouche de lutter pour continuer de travailler et d’écrire. Ces derniers mois, tu as choisi de placer toutes forces
- dans cette lutte et – en même temps - cet espoir indéfectible pour combattre la maladie
- dans cette passion pour l’écriture scientifique autour de l’achèvement d’un ouvrage sur la sociologie des sciences
- dans l’immersion fusionnelle et affectueuse avec ta famille qui comptait tant pour toi.

Aujourd’hui, malgré ta lutte, le soutien de ta famille et l’engagement des équipes médicales, la maladie a eu – tragiquement et injustement – raison de toi. Tu nous as quittés et en même temps, nous ne pouvons le croire. Ton acharnement pour l’effort de connaissance, pour dire la science et l’enseigner fait que nous sommes nombreux à être convaincus que tu es encore pour longtemps avec nous. Nous conserverons de toi une reconnaissance sincère pour ton engagement et pour ton œuvre. Mais surtout, parce que, pour beaucoup d’entre nous, tu étais avant tout un ami, nous ne saurions t’oublier.

Ton corps reposera désormais dans l’unité sinistre de la nuit, mais, par ton œuvre, multiple, éblouissante et heureuse, par ta bienveillance et ton amitié, tu resteras pour longtemps encore, là où le jour luit toujours, parmi nous.

Au nom de toutes et tous, reçois cher Jean-Michel, l’expression entière de notre reconnaissance et de nos remerciements, de notre attachement, de notre indéfectible souvenir, et enfin de notre profonde amitié.

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Un philosophe « saisi » par la sociologie par Monique Hirschhorn

Jean-Michel Berthelot nous a laissé une œuvre inachevée mais considérable dont l’originalité et l’importance semble moins tenir à la mise en œuvre d’un cadre d’analyse spécifique - même si, de ce point de vue, son apport à la sociologie de l’Éducation (Berthelot 1983a, 1987, 1993a, 1993b, 1996) et à la sociologie du corps (Berthelot 1983 b, 1985, 1992,) est loin d’être négligeable - qu’au choix de développer une réflexion épistémologique, centrée initialement sur la sociologie, mais rapidement élargie à l’ensemble des sciences sociales et humaines. Sa formation initiale n’est évidemment pas étrangère à ce choix. Normalien et agrégé de philosophie comme l’ont été la plupart des sociologues de la génération précédente à la sienne, c’est en philosophe qu’il a abordé la sociologie. Mais il ne faudrait pas s’y tromper. Il n’a pas été un philosophe « faisant de la sociologie », comme le sont nombre de philosophes contemporains qui prétendent tenir un discours sur la réalité sociale en oubliant que le détour par l’empirie n’est pas accessoire, mais indispensable. Il a été un philosophe « saisi » par la sociologie - ses travaux empiriques en témoignent- mais, gardant de sa discipline de départ, un intérêt particulier pour la manière dont est produite la connaissance sur la réalité sociale. C’est ce qui l’a conduit, en 1990, vingt deux ans après la publication par Pierre Bourdieu, Jean-Claude Chamboredon, Jean-Claude Passeron de ce grand texte de référence qu’a été Le métier de sociologue, d’aborder à son tour l’épistémologie et la méthodologie de la sociologie. Mais, à l’inverse de ces prédécesseurs, il n’a pas voulu réécrire Les règles de la méthode sociologique dont il venait au demeurant deux ans plus tôt de publier une nouvelle édition critique précédée d’une étude originale « Les règles de la méthode sociologique ou l’instauration du raisonnement expérimental en sociologie ». Il ne s’est pas donné comme projet de refonder la sociologie. Il n’a pas voulu refaire un texte programmatique dont Pierre Bourdieu lui-même a souligné les insuffisances. Plus simplement et, oserait-on dire, plus efficacement, il a voulu analyser la sociologie telle qu’elle existe et montrer sa légitimité à produire une connaissance scientifique du social.

Ce projet, qui le conduira à publier trois ouvrages majeurs : en 1990, L’intelligence du social ; en 1996, Les vertus de l’incertitude, et enfin, à titre posthume, en 2008, L’emprise du vrai, n’a cependant pas été pas son choix initial. Son premier livre, Le piège scolaire, tiré de sa thèse d’État, porte sur un tout autre sujet puisque l’objet empirique est le fonctionnement du système scolaire français depuis 1959. Il serait pourtant inexact de croire qu’existe une solution de continuité entre cet ouvrage et ceux qui viennent d’être cités. Le piège scolaire n’est pas en effet une recherche purement empirique, même si la part faite aux enquêtes quantitatives et qualitatives est importante. Prenant comme point de départ un fait polémique au regard des théories de l’Ecole reproductrice alors dominantes, à savoir le mode de scolarisation des élèves venus du monde rural, et procédant à l’analyse de la structure du champ social définissant ce mode, Jean-Michel Berthelot est amené à montrer les insuffisances des modèles explicatifs existants et la nécessité d’un élargissement théorique. C’est donc déjà en épistémologue qu’il traite dans le chapitre premier de cet ouvrage de ce qu’il appelle « la dérive du fonctionnalisme » et explique comment un modèle heuristique des relations entre un système et ses éléments peut se transformer indûment un modèle d’explication des relations. La structure du champ scolaire n’est alors plus référée au procès de structuration dont elle est issue, mais devient un instrument au service d’une fin. C’est aussi en épistémologue que, dans l’avant-dernier chapitre de ce même ouvrage, il démontre la faiblesse de l’explication de la relation entre positionnement social et positionnement scolaire par la théorie de l’héritage culturel et rend compte des raisons de son succès par la mobilisation idéologique de l’opposition entre nature et culture.

Avec ce travail de grande ampleur dont l’aboutissement a été une théorie sociétale du procès de scolarisation, Jean-Michel Berthelot avait indéniablement réussi un coup de maître. Sa théorie, dont la portée n’a peut-être pas été assez reconnue par la sociologie de l’École, est en fait devenue un des acquis de celle-ci. Elle a consacré l’effondrement des théories de la reproduction et a permis le développement de nouvelles orientations aussi bien sur le plan théorique qu’empirique. Mais, après une telle réussite, il était manifeste qu’il n’y avait plus pour lui d’autre voie possible, en dehors de refaire une opération de même envergure, ce qu’il a pour une part tenté avec la sociologie du corps, que de prolonger sa réflexion sur la difficulté des sociologues à analyser le fonctionnement du système éducatif français en examinant non plus la pertinence de théories appliquées à un domaine particulier, mais celle même des instruments de pensée dont disposent les sociologues pour penser la réalité sociale. Ce faisant, il a été conduit à s’interroger sur l’existence en sociologie d’un pluralisme explicatif qui affaiblissait le discours des sociologues alors même que, comme il le soulignait, la demande d’un savoir sur la réalité sociale était renforcée par le développement de l’incertitude sur l’avenir de la société.

Mais « saisi par la sociologie », cette discipline dont il avait, dans Le piège scolaire, montré la capacité de déchiffrement de la réalité, convaincu par sa propre pratique de la légitimité de celle-ci à produire un discours scientifique, il n’a pas adopté, comme il aurait pu en avoir la tentation, un point de vue normatif. Autant qu’en épistémologue, c’est en sociologue de la science qu’il a abordé ce problème. À la différence de Raymond Boudon (1979) qui, réduisant le pluralisme à l’affrontement entre le holisme et l’individualisme, en avait fait à la manière de Gurvitch (1950) un de ces faux problèmes dont la sociologie doit se débarrasser, il a considéré le pluralisme explicatif comme un état de fait dont il faut rendre compte. De même qu’il avait voulu dans Le Piège scolaire montrer comment fonctionnait réellement le système scolaire français, il a voulu dans L’intelligence du social montrer comment fonctionne réellement l’explication en sciences sociales, d’où son choix de prendre comme matériaux d’analyse des textes « classiques », reconnus par l’ensemble de la communauté scientifique : l’analyse par Durkheim du suicide, par Max Weber du rapport entre l’éthique protestante et le capitalisme, par Marx du développement du machinisme, par Levi-Strauss des formes de la parenté, et enfin – c’est le seul texte qui n’appartient pas tout à fait au « répertoire » classique - par Edgar Morin de la rumeur d’Orléans. Il peut ainsi mettre en évidence, par delà le découpage habituel des instruments de pensée en paradigmes, théories, concepts, techniques… l’existence de schèmes d’intelligibilité, c’est-à-dire de matrices d’opérations permettant de fournir une explication ou de rendre raison d’un ensemble de faits. Il identifie ainsi six schèmes : le schème causal, le schème fonctionnel, le schème structural, le schème herméneutique, un schème actantiel, le schème dialectique. Loin d’être remis en cause par l’analyse des textes, le constat du pluralisme explicatif, qui était au point de départ de la recherche, se trouve donc renforcé par celle-ci. La compréhension approfondie du fonctionnement de l’intelligibilité du social que procure l’identification des schèmes d’intelligibilité ne résout donc nullement le problème initial de « la crise de la sociologie ». Elle conduit au contraire Jean-Michel Berthelot à poser avec encore plus d’insistance la question qui lui paraît essentielle : « comment la pluralité des schèmes d’intelligence de l’objet peut-elle s’associer avec l’unicité de l’exigence de la preuve ? ».

La réponse qui est donnée dans le dernier chapitre de L’intelligence du social intitulé « La dialectique de la preuve » est fort intéressante en ce qu’elle témoigne toujours du même choix de lier réflexion épistémologique et sociologie de la science. Refusant de se situer dans une perspective normative a priori, Jean-Michel Berthelot reprend les mêmes textes que précédemment pour mettre en évidence la manière dont les auteurs établissent une confirmation empirique de leur discours et montrer par quelles modalités la communauté scientifique contrôle la validité scientifique des travaux. De cette nouvelle analyse surgit l’idée forte selon laquelle la vérité et la preuve ne peuvent être pensées dans un cadre seulement logique. Elles sont les produits et les outils d’une activité sociale spécifique dont l’objectif est l’intelligibilité de la réalité sociale.

Les deux ouvrages publiés par la suite, Les vertus de l’incertitude et L’empire du vrai, ne remettront pas en cause ces acquis. Jean-Michel Berthelot ne changera pas de posture. C’est toujours en sociologue de la science qu’il mettra l’épistémologie à l’épreuve des sciences sociales. Mais il donnera une dimension cumulative à sa réflexion et élargira son propos à l’ensemble des sciences sociales en ne se donnant plus comme objet cette fois-ci de résoudre « la crise de la sociologie » (Boudon 1971), mais de ré-ouvrir, pour mieux la dépasser, la fameuse querelle des méthodes qui à la fin du XIXe siècle avait agité l’Université germanique et avait fait craindre un moment que les Geisteswissenschaften ne soient plus reconnues comme des sciences.

Pour atteindre cet objectif, il faut, et c’est l’objet des Vertus de l’incertitude, reconstituer la totalité du travail de production de connaissance : repartir des langages de donation, ceux à travers lesquels l’objet est tout d’abord saisi, pour arriver au langage de l’exposition finale. Analyse qui conduit nécessairement à s’interroger sur ce qu’est une discipline en sciences sociales, à savoir une construction historique dans laquelle s’effectue la production des savoirs scientifiques, une matrice d’intelligibilité concrète, ayant des formes argumentatives et des structures logiques spécifiques. Appliquée à la sociologie à propos d’un objet particulier en l’occurrence La ville, cette interrogation montre la place qu’y tient l’histoire disciplinaire, l’ensemble des approches, des méthodes, des concepts ainsi que l’insertion dans un contexte social marqué par le développement urbain. Elle montre que la sociologie est une discipline de la thématisation qui lie problématisation et invention théorique sous contrainte de justification empirique, et qui développe de ce fait une pluralité de registres et de styles. Faut-il en déduire que les sciences sociales et la sociologie en particulier sont trop peu unifiées, trop ancrées dans le social, trop porteuses d’incertitude pour que le savoir qu’elles produisent puissent servir à autre chose qu’une instrumentalisation à des fins qui lui sont extérieures ? Bien au contraire, renversant cette perspective, Jean-Michel Berthelot voit dans les sciences sociales, celles qui sont les plus susceptibles, en raison même de la conscience d’incertitude qui est la leur, de fournir aux acteurs sociaux « les éléments d’une problématisation raisonnée du monde vécu » qui augmentent leur capacité d’analyse, de distance critique, d’argumentation. Cette démarche a été prolongée par la suite par un travail original sur les textes scientifiques et sur les études sur la science (2003, 2005)

Bien que fondée sur l’adoption d’une posture analytique qui prend pour objet l’activité scientifique telle qu’elle se fait, la dimension sociale de l’activité scientifique, la réflexion sur la pluralité de l’explication en sociologie, puis sur le travail d’analyse dans les sciences sociales qu’a menée Jean-Michel Berthelot ne le conduisait nullement – c’est visible dès L’intelligence du social - à considérer que les connaissances scientifiques sont des croyances comme les autres, à renoncer au critère de la vérité. Mais ce choix en lui-même n’était pas au coeur de la réflexion et le débat avec les adversaires de cette position à peine esquissé. L’empire du vrai est venu combler ce manque. Comme il l’avait fait auparavant avec les théories de l’École, Jean-Michel Berthelot montre les insuffisances des théories qui s’efforcent de rendre compte de l’activité scientifique. Le logicisme et le naturalisme oublient que la composante sociale est nécessairement présente dans les dispositifs de connaissance et de justification. Le constructivisme reconnaît son existence en mettant en avant les routines, la rhétorique, les controverses, les conflits d’intérêts liés à l’activité scientifique, mais oublie pour sa part la rationalité. Le défi de la sociologie des sciences est donc de parvenir à comprendre comment une théorie scientifique acquière une valeur indépendante des contextes sociaux, comment l’exercice de rationalité est aussi un exercice social. Jean-Michel Berthelot réaffirme un positionnement épistémologique, qui se situe dans le prolongement de Merton et de Weber, assez voisin de celui de Jean-Claude Passeron, et qui pour ne pas être le plus à la mode est probablement partagé par de nombreux sociologues

L’Empire du vrai est malheureusement le dernier texte de Jean-Michel Berthelot. Mais cette œuvre inachevée est cependant, et, c’est une consolation d’un point de vue intellectuel, aboutie. Le caractère cumulatif de la trilogie que constituent L’intelligence du social, Les vertus de l’incertitude, L’empire du vrai, en fait un tout cohérent. Il est donc possible de porter un regard sur cette œuvre sans se livrer à des hypothèses sur ce qu’auraient été les publications ultérieures, et un trait s’impose avec force. C’est l’ambition intellectuelle, présente dès le premier travail académique, et qui a conduit Jean-Michel Berthelot à s’affronter aux problèmes les plus cruciaux que posent les sciences humaines et sociales en tant qu’elles veulent être des disciplines scientifiques. Une ambition dont on peut voir l’origine dans sa formation de philosophe, mais qui a été portée par une exigence et un courage dont Jean-Michel Berthelot témoignait également dans sa vie personnelle. Une ambition servie par une extrême rigueur dans l’analyse dont une des expressions était le recours systématique au formalisme logique. Une ambition qui a permis à Jean-Michel Berthelot de construire une pensée forte, structurée, originale.

Reste à savoir quelle en sera la portée. Il est probablement trop tôt pour savoir si sa contribution à l’analyse de la manière dont les sciences sociales et humaines produisent de la connaissance restera cantonnée à l’univers des spécialistes de l’épistémologie et de la sociologie des sciences ou si elle deviendra une référence majeure dans le débat sur la manière dont les sciences sociales doivent s’inscrire dans le monde contemporain ? Un élément de réponse tient peut-être au positionnement de Jean-Michel Berthelot par rapport à sa discipline. Philosophe « saisi par la sociologie » mais choisissant de consacrer la plus grande partie de son œuvre à l’épistémologie et à la sociologie des sciences, il a quelque peu traité la sociologie comme si elle était une philosophia perennis, échappant au temps. Ses matériaux ont souvent été de grands textes classiques, ce qui n’invalide pas ses analyses sur un plan épistémologique et méthodologique, mais l’a conduit à regarder d’assez loin la sociologie que faisaient ses contemporains, si ce n’est pour rappeler, de manière forte il est vrai, le besoin de connaissance lié à l’incertitude croissante. Ce n’est que dans le domaine de la sociologie des sciences et de l’épistémologie, domaine étroitement spécialisé, qu’il prenait part aux débats actuels. Ce rapport à la discipline, joint au fait qu’il n’a pas voulu tenir un discours normatif, mais analyser le fonctionnement de la discipline, a pu conduire une partie des sociologues dans une période où les sciences sociales connaissaient un fort développement à se sentir assez peu concernés par ses travaux, même si la typologie des schèmes d’intelligibilité, comme c’est souvent le cas des typologies, a connu un succès certain, si son acceptation du pluralisme explicatif était en accord avec la dominante des années 1980, et si ses ouvrages sur la construction de la sociologie (1991), sur l’épistémologie de la sociologie (2000) des sciences sociales (2001), et sur Durkheim (1988, 1995) sont des références pour la connaissance de l’histoire de la discipline. Mais le contexte est peut-être en train de changer. Comme Jean-Michel Berthelot l’a montré dans son dernier ouvrage dont le sous-titre est « Connaissance scientifique et modernité », la remise en cause actuelle de la validité de la pensée scientifique est à la fois un problème social et un problème pour la sociologie ainsi que pour les autres sciences. Si les scientifiques veulent se défendre, face à ceux qui contestent leur capacité à rendre intelligible la réalité, le programme rationaliste qui est implicitement partagé par beaucoup d’entre eux, il faut qu’ils disposent d’arguments, qu’ils comprennent ce qu’ils font et pourquoi ils le font. Cela donne, on le voit, une importance nouvelle à la réflexion sur le rapport de la science à l’action et la justification qui est au coeur du travail de Jean-Michel Berthelot, et « une bonne raison » pour les sociologues comme pour les autres scientifiques de le relire ou de le lire.

Bibliographie :

Berthelot Jean-Michel
1982 « Une sociologie du corps a-t-elle un sens ? » Recherches socio-logiques, vol.XIII, n°1-2, Louvain
1983 a Le piège scolaire, Paris, PUF
1983 b « Corps et société », Cahiers internationaux de sociologie, vol. LXXIV, n°2, p. 119-131
1985, Les sociologies et le corps, Current Sociology, vol.33, n°2, Londres
1987 « De la terminale aux enseignements post-bac : itinéraires et logiques d’orientation », Revue Française de Pédagogie, n°81, p.5-17
1988 (éd.) Émile Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, nouvelle édition critique avec notice biographique, index, variantes, précédée d’une étude originale « Les règles de la méthode sociologique ou l’instauration du raisonnement expérimental en sociologie », Paris, Flammarion, coll. « Champs »
1990 L’intelligence du social. Le pluralisme explicatif en sociologie, Paris, PUF, coll. Sociologies d’aujourd’hui
1991 La construction de la sociologie, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? »
1992 « Du corps comme opérateur discursif ou les apories d’une sociologie du corps », Sociologie et sociétés, vol. XXIX, n°2, p.23-36
1993 a École, orientation, société, Paris, PUF
1993 b « Contours et contenus du métier d’enseignant-chercheur. Une approche sociologique », Les enseignants- chercheurs de l’enseignement supérieur : revenus professionnels et conditions d’activité, Documents du CERC, n°105, La documentation française
1995 Durkheim. L’avènement de la sociologie, Toulouse, PUM
1996 Les vertus de l’incertitude. Le travail de l’analyse dans les sciences sociales, Paris, PUF, coll. « Sociologie d’aujourd’hui »
2000 Sociologie. Epistémologie d’une discipline. Textes fondamentaux, Bruxelles, De Boeck
2001 (sdr) Épistémologie des sciences sociales, Paris, PUF, coll. « Premier cycle »
2003 Figures du texte scientifique, Paris, PUF
2005 avec Olivier Martin, Cecile Collinet, Savoirs et savants. Les études sur la science en France, Paris, PUF
2008 L’empire du vrai, Paris, PUF, coll. « Sociologie d’aujourd’hui »

Boudon Raymond
1971 La crise de la sociologie. Questions d’épistémologie sociologique, Genève, Droz
1979 La logique du social. Introduction à l’analyse sociologique, Paris, Hachette, 1979

Bourdieu Pierre, Chamboredon Jean-Claude, Passeron Jean-Claude
1968 Le métier de sociologue. Préalables épistémologiques, Paris, Mouton/De Gruyter

Gurvitch Georges
1950 La vocation actuelle de la sociologie. Vers une sociologie différentielle, Paris, PUF

Mémoire

Claude BEAUCHAMP

Ces derniers mois, les nouvelles reçues de Claude n’ont cessé de passer de l’espoir à l’inquiétude. C’est malheureusement ce dernier sentiment qui s’est avéré juste. Claude nous a quittés… Et les images défilent.
Celle d’un homme chaleureux, d’une bonté sans naïveté. Celle d’un homme engagé et qui fondait son engagement sur son savoir tout autant que sur ses expériences personnelles de vie. Celle d’un ami fidèle et dévoué (que n’a-t-il pas fait, en étroite collaboration avec Daniel Mercure, pour que le Congrès de Québec soit un succès). Celle d’un être aimant la vie et les autres, particulièrement attentif aux « gens d’en bas », pour reprendre l’expression d’un de ses collègues. Celle encore d’un sociologue érudit qui, loin de craindre le terrain, y alimentait ses connaissances. En collaborant avec lui pour l’octroi des bourses pour le Congrès de Québec, j’ai pu mieux mesurer son efficacité et sa sensibilité, sa grande connaissance de l’Afrique et son souci de justice et de transparence. L’avoir connu est un honneur et un bonheur. Que, dans sa peine, Madeleine trouve en cela un certain réconfort.

Liliane Voyé

***

Daniel nous apprend le décès de Claude.
J’ai eu la chance, ce mois de septembre lors d’un bref séjour à Québec, de passer deux longs et bons moments avec lui, le second avec la compagnie de Madeleine. Quelle leçon d’amitié et d’humanité quand il me parlait de sa vie, de « son » Afrique, de son travail, de ses amis, de ses petits-enfants. Moments intenses, privilégiés, où nous sommes allés tous les trois à l’essentiel, communiant dans notre désir, face à la mort si voisine (Claude sans doute gardait l’espoir de s’en sortir, tout se sachant tarauder par elle), de donner du sens à nos vies et au moment partagé. Leçon de courage, dans l’acceptation sans résignation de Claude, et dans la présence sans faille de Madeleine.
L’AISLF nous offre un réseau de collègues, un lieu d’échange scientifique. Il arrive de temps à autres que des relations professionnelles au départ s’imprègnent d’estime partagée pour se transformer ensuite en amitié profonde. Tel a été mon privilège avec Claude et Madeleine. Aujourd’hui, je pleure la perte d’un ami. Mais son souvenir est là, bien présent, brillant comme une étoile dans mon petit firmament personnel. Merci, Claude !

Christian Lalive d’Épinay

***

La mort de Claude ne m’a pas trouvé au Sénégal. En effet, je suis revenu vers le 2 décembre pour repartir à Nouakchott pour une mission de 2007 que je dois obligatoirement avant le 31 décembre. Je suis actuellement à Nouakchott.
Même si les espoirs sur sa guérison étaient minces, nous ne pensions tous que la mort pouvait ne pas arriver en ce moment.
Bien entendu, je ferai un témoignage et organiserai une journée pour lui dans le cadre des activités du CIERVAL.
Si j’ai connu l’AISLF par Jean Michel Berthelot, c’est Claude Beauchamp qui m’a aidé, encouragé, donné courage pour la continuation de mon action au sein de l’AISLF, notamment en 1986 à Evora lorsque, sage parmi les sages, il a su réunir les Africains pour éteindre à jamais la forte tension qui nous animait et qui pouvait être fatale pour la recherche sociologique en Afrique Sud saharienne. Tous les collègues africains lui doivent cela et je demanderai au GT « Sociétés africaines » d’envisager au Congrès un moment à la mémoire de Claude.

Gora Mbodj

Mémoire

Renaud SAINSAULIEU

Renaud Sainsaulieu, disparu en 2002, a été membre du Bureau de l’AISLF à partir de 1985, puis vice-président de 1988 à 1992 et enfin président de 1992 à 1996.

Dans le Bulletin de l’AISLF n°19, paru en 2003, Françoise Piotet a rédigé un hommage à Renaud Sainsaulieu.

Lire ou télécharger le témoignage sur Renaud Sainsaulieu

Mémoire

Herni JANNE

Disparu en 1991, Henri Janne est l’un des fondateurs de l’AISLF avec Georges Gurvitch en 1958. Membre du Bureau provisoire mis en place cette année-là, il en fut le premier président, puis un vice-président de 1963 à 1965 et enfin le premier président d’honneur à partir de 1965.

Lire un texte à sa mémoire rédigé par Claude Javeau. Ce texte est paru en 2014 dans la revue Anamnèse n°10 et il est reproduit ici avec l’aimable autorisation de cette revue.


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